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samedi 13 octobre 2018

Willem van Diest, Peintre de marines du siècle d’or de l’art néerlandais


Qu’ont en commun les natures mortes, la scène de genre, le paysage et les marines? Eh bien, ces genres ont vu le jour sous les pinceaux d’artistes flamands. En effet, la contribution des Flamands dans le champ artistique a été d’une si grande richesse, que leur postérité surpasse la reconnaissance dont ces artistes, originaires des Pays-Bas, jouissaient de leur vivant, et questionne inlassablement experts et amateurs d’art de l’époque contemporaine.

Riche de ses artistes talentueux, curieux et novateurs, l’art néerlandais érige sa gloire sur de solides fondations, à savoir Robert Campin, Jan van Eyck, ainsi que Rogier van der Weyden. Véritables piliers du XVe siècle, ils ouvrent la voie et légitiment toutes les démarches, expériences et avancées qui vont s’enchaîner. Nous pensons bien évidemment au premier portraitiste, Quentin Metsys (1465/66-1530), qui émancipe le portrait de son emprise religieuse, et le premier véritable paysagiste des Pays-Bas, Joachim Patinir (1475/80-1524), qui ose enfin rendre anecdotiques les personnages. Le XVIe siècle, lui, va être celui de Brueghel l’Ancien (1525/30-1569), qui va léguer un apport considérable à la scène de genre — avec ses fêtes villageoises — et au paysage, marquant ainsi d’une empreinte indélébile la pratique artistique néerlandaise, qui connaîtra rapidement un rayonnement européen.

Le XVIIe siècle dans les pays septentrionaux va être celui de l’âge d’or. En effet, ayant su se débarrasser de la mainmise des Espagnols, les provinces du Nord, devenues les Provinces-Unies depuis l’Union d’Utrecht en 1579, ont rejeté l’autorité de Philippe II d’Espagne, fils de Charles Quint.
Cet âge d’or hollandais (1585-1670) est réellement le produit d’une grande diversité des genres en peinture, permis grâce à un essor économique très favorable. Cet essor, commercial, industriel et bien sûr artistique est notamment valorisé par un exode des calvinistes (au sud) vers les Provinces-Unies, qui amènent avec eux leur savoir-faire.

Le sujet nous préoccupant ici concerne l’apogée de l’ancien "paysage fluvial" initié par Jan van Eyck, à savoir la marine. Pourquoi peindre la mer? Les artistes se tournent vers cette force indomptable de la nature pour pouvoir exprimer leur touche, juxtaposer leurs couleurs et étudier la lumière en étant détachés de toute convention biblique.
Batailles navales, scènes de pécheurs, tempêtes ou encore la mer par temps calme, vont être les thèmes de prédilection de ces artistes qui élargissent les genres et thématiques dans lesquels les Pays-Bas excellent.

Ce genre pictural reçoit ses lettres de noblesse en ce XVIIe siècle, sous le pinceau délicat de nombreux artistes, riches de l’enseignement qu’ils ont tiré de ceux qui les ont précédés. En effet, de talentueux peintres vont tisser un réseau d’influences au sein même des Pays-Bas, reliant tous les peintres de marines les plus formidables entre eux. Les Provinces-Unies sont alors ce foyer culturel florissant, où les artistes apprennent de leurs aînés pour mieux se tourner vers l’avenir.

Jan Porcellis (Gand 1584-1632), Jan van Goyen (Leyde 1596-La Haye 1656), Simon de Vlieger (1601-1653) ainsi que Willem van Diest (La Haye 1610- La Haye ap. 1663) sont quatre peintres au talent immense, dont les savoirs ont convergé. Cela rend la facture de chacun parfois difficilement différenciable de son confrère.
Jan Porcellis, connu pour ses marines très agitées, sa touche encore maniériste qui qualifiait le XVIe, a été le maître de nombreux artistes, des frères Van de Velde à Willem van Diest, en passant par Jan van Cappelle et Simon de Vlieger. Sa touche se reflètera ainsi à travers les artistes d’une même génération. Son savoir, Jan Porcellis l’avait acquis auprès de Hendrick Cornelisz Vroom (Haarlem 1566-Haarlem 1640), considéré comme le peintre ayant été le premier à réaliser une marine.
En entrant pleinement dans le XVIIe siècle, ces artistes vont abandonner le goût de l’artificiel, propre au maniérisme qui avait séduit l’Europe entière le siècle précédent, pour se tourner vers un plus grand naturalisme, avec une quête de lumière toujours plus présente, comme nous le verrons chez Willem van Diest, le plus jeune de cette agglomération d’artistes qui vont mener à son apogée le genre de la marine.

Avec autant de personnalités dont les influences se répondent, il est parfois difficile d’attribuer une œuvre à tel ou tel artiste, sachant qu’il n’est pas rare de trouver ni date, ni signature sur les œuvres, ou bien, d’une extrême discrétion.
De plus, ce n’est pas parce qu’une signature est apposée sur un tableau, que le spectateur, ou l’expert, doivent d’y fier. En effet, nous savons qu’il n’était pas rare au XIXe siècle d’inscrire une signature sur une œuvre XVIIe, à des fins marchandes.
Ajoutons à cela les œuvres peintes "à la manière de" l’artiste, qui peuvent avoir été esquissées par lui, achevées par ses élèves, ou bien l’inverse, mettant ainsi en doute le travail des experts sur l’attribution. Ou encore, lorsque la descendance d’un artiste reprend le monogramme de ce dernier — comme Jan Porcellis et son fils Julius Porcellis.
Le fait que ces peintres de marines soient les premiers à marquer le genre, implique de profondes attentions envers les œuvres des uns et des autres, et il faudra plus ou moins de temps à chacun avant de s’émanciper d’une facture qui les a majoritairement tous formés.




L’œuvre qui attire notre attention aujourd’hui est Marine, Temps calme, cette huile sur bois peinte en 1646 par Willem van Diest, qui est un véritable bijou du genre du paysage. Il est fascinant de découvrir ce tableau dont le titre désigne une marine, alors que l’œuvre elle-même se compose d’eau seulement en son tiers inférieur. Et pourtant, cette douce risée, scène se caractérisant par un léger vent provoquant de discrètes vagues au contact de la mer, capte le spectateur, accroche son regard et l’enveloppe dans une bulle qui le transporte sur ce lieu, inconnu, mais qui pourtant crée un contact très lyrique, comme un lien intime, avec celui qui le regarde.
Comment reconnaître une œuvre de jeunesse d’une œuvre de maturité de van Diest? Par l’atmosphère très vaporeuse, le souffle de sagesse et de nouveauté que transmet l’œuvre, et une facture si lisse qu’elle semble transparente. Les nuages sont allégés, les vagues sont domptées, les navires laissent de plus en plus de place à la mer, la ligne d’horizon est abaissée, et la lumière se dévoile un peu plus avec chaque œuvre, paradoxalement à son traitement presque en filigrane.

Le ciel, où un bleu clair magnifique mais timide perce les nuages, donne l’impression d’appartenir à une autre temporalité que celle de la mer. Sans le bleu du ciel, l’œuvre serait fermée sur elle-même, empreinte d’une atmosphère très sèche, très hivernale. La vraisemblance du traitement du ciel parvient donc à agrandir l’espace du tableau, et participe de la sensation de réalisme et de mouvement atmosphérique. Ce bleu vient ponctuer le doux camaïeu de bruns qui domine alors la toile.

En effet, le ciel bleu, malgré l’espace restreint qui lui est octroyé, s’impose et s’affirme en apportant éclat et hauteur à l’œuvre. La toile respire et nous sentons l’air se diffuser dans l’espace du tableau. À travers ces onctueux nuages, la douce lumière nordique perce. Cette lumière dorée laisse la trace de son passage sur les nuages, avant de fusionner avec la berge.
Au loin, sur la ligne d’horizon, des bateaux sont camouflés par les nuages, rendant ainsi un traitement presque monochromatique, témoignant de l’attachement de l’artiste à expérimenter les couleurs, le rendu des volumes, ainsi que les effets de la lumière sur l’ensemble de ces éléments.
Ce rendu de la matière fusionnant avec la lumière est à l’origine de cette mer, d’une profonde subtilité, où nous avons plutôt l’impression qu’un voile s’est déposé sur un champ, ce qui rend cette mer fascinante, presque abstraite, tant sa justesse est troublante. Plusieurs plans horizontaux, de nuances différentes matérialisent ces eaux peu profondes, mais dont l’étendue est incommensurable.

Il n’est pas inhabituel de voir, dans les œuvres attribuées à Willem van Diest, la présence de navires et de bateaux plus modestes. En les faisant coexister sur la même mer, l’artiste ne proposerait-il pas une analogie à la coexistence des forces de la nature avec celles de l’homme?

Il est très intéressant de déceler dans ce tableau deux scènes qui auraient pu être réalisées de manière complètement autonome l’une de l’autre. Dans la partie latérale droite de l’œuvre, deux paysans, sur la berge, et un troisième dans leur modeste navire, pourraient appartenir à la scène de genre: cette scène de paysans au travail pourrait appartenir à une composition de Brueghel l’Ancien, et n’est pas sans faire écho, chez le spectateur d’aujourd’hui, au tableau Les Glaneuses que Jean-François Millet réalisera en 1857, où l’artiste autonomise la figure du paysan.
La partie latérale gauche, elle aussi, aurait pu faire l’objet d’un tableau. Le mouvement de pinceau achevant sa course dans la voile du bateau s’offre au regard tel un mystique coup de vent, pouvant personnifier l’alliance de la nature et de l’homme qui, par son respect, a mérité son aide. Cependant, le sujet de Van Diest et de ses confrères n’est pas l’homme à son labeur, mais bien la mer, et tenter de capter son expression.

Très marqué par l’apprentissage qu’il a reçu de ses aînés, Van Diest est pourtant parvenu ici à s’émanciper des vagues encore très maniéristes de Jan Porcellis, qui étaient tourmentées à l’extrême, se déferlant et mettant à mal les vaisseaux qui les prenaient. Cependant, si rares sont les toiles datées de l’artiste, celles qui le sont nous permettent de nous rendre compte, que Van Diest a la capacité de diversifier son vocabulaire au sein de ce genre, lorsqu’il revient à de l’agitation en mer, mais conserve néanmoins son souhait d’aller à l’essentiel, vers des compositions bien moins chargées qu’à ses débuts.





Willem van Diest, Marine, Temps calme, 1646, huile sur bois, 41 x 57,5 cm, Musée Fabre, Montpellier





Willem van Diest, Marine, Temps calme, détail




Willem van Diest, Marine, Temps calme,  détail


Sources bibliographiques

Ouvrages

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CLAUDEL, Paul, La peinture hollandaise et autres écrits sur l’art, Gallimard, Paris, 1967
DACOSTA Thomas, L’art flamand et hollandais [Vol. 2], Belgique et Pays-Bas, 1520-1914, Citadelles & Mazenod, Paris, 2002
FOUCART, Jacques, WIJNANDS, Mirjnam, Tableaux flamands et hollandais : collections du musée des Beaux-Arts de Troyes, Éditions Musée de Troyes, Troyes, 1990
FRANITS, Wayne Edward, Looking at seventieth-century Dutch art : realism reconsidered, Cambridge University Press, New York, 1997
HAVARD, Henry, La peinture hollandaise, Parkstone Press, New York, 2006
KAHR, Madlyn Millner, La peinture hollandaise du Siècle d’or, Librairie générale française, Paris, 1998
SILVIA, Bruno, La peinture hollandaise et flamande, Éditions Place des Victoires, Paris, 2010
STIJN, Alsteens, Regards sur l’art hollandais du XVIIe siècle : Frits Lugt et les Frères Dutuit, collectionneurs, Adam Biro, Paris, 2004
WESTERMANN, Mariët, Le siècle d’or en Hollande, Flammarion, Paris, 2009
ZEDER, Olivier, Tableaux flamands et hollandais du Musée Fabre de Montpellier, [cat. expo.], Fondation Custodia, Paris, 1998

Articles en ligne

DE VRIES, Lyckle, Peinture des Anciens Pays-Bas, Encyclopædia Universalis, 2008

DE VRIES, Lyckle, « Peinture néerlandaise et flamande », Encyclopædia Universalis

DE LA COSTE-MESSELIÈRE, Marie-Geneviève, « Marine, genre pictural », Encyclopædia Universalis

Sotheby’s

Le Rijkmuseum d’Amsterdam
https://www.rijksmuseum.nl/en/rijksstudio,  consulté le 16 avril 2018

Bibliothèque nationale de France


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