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dimanche 23 avril 2017

Egon Schiele et le paysage

    L'Automne Schielien
   Principalement connu pour ses portraits de nus à la touche nerveuse et aux formes anguleuses, les paysages d’Egon Schiele se retrouvent placés au second plan. Pourtant, en étudiant de près le personnage qu’est Schiele, nous nous rendons compte de l’évidence que représente cette thématique à ses yeux. Fasciné par la déchéance que l’automne vient inscrire dans la nature, les plantes fanées comme les bourgeons qui émergent à l’aube du printemps, sont deux thèmes clefs du travail de Schiele. Ils vont lui permettre de créer des paysages intimes où la sensibilité prend le pas sur le rationnel. 

  Comme Klimt et Kokoschka, Schiele concède à l’art la mission de dénoncer les vérités de la nature humaine. Kokoschka et Schiele vont tenter de démontrer qu’un paysage, autant qu’un portrait, a la capacité d’exprimer les mêmes vérités.
Si, à la fin de l’année 1909, Oskar Kokoschka et Max Oppenheimer font de l’expressionnisme le courant le plus fort de Vienne, c’est l’année 1910 qui marque un tournant dans l’œuvre d'Egon Schiele : il s’affirme alors comme expressionniste.
Schiele se lance alors dans une quête fanatique de la vérité qui passe par le désintérêt total de soi. Pour comprendre l’amplitude de cette ferveur, Frederich Stern écrit en 1912 « voilà un talent qui menace de sombrer, victime d’une soif insatiable d’étrange et d’abscons ». L’artiste est pris d’un puissant désir créatif qui se traduit par une touche plus spontanée et d’une grande sincérité.
L’innovation première de cette année 1910, sera le contact direct avec la nature et le lien privilégié que Schiele va désormais entretenir avec elle. Il va mettre en place son propre langage expressionniste qui côtoie étroitement le symbolisme. 

  L’atmosphère menaçante d’avant-guerre prenant place, la peur, l’angoisse et l’insécurité vont alors plonger de nombreux artistes dans un profond tourment.
Schiele trouve en l’automne un exutoire. Il va toucher son public grâce à l’authenticité de son geste et à « la valeur de confession spirituelle » incluse dans son œuvre, notion notamment chère à Kandinsky qui soutient l’importance de « l’intention spirituelle ». 
Le spectacle de l’automne que nous donne à voir Egon Schiele est à comprendre comme une mission spirituelle qu’il tente de mener à bien. Voyons en ses oeuvres une mise à nu de l’âme.

  Comment l’automne répond-il aux besoins d’expression métaphorique de Schiele ?

      Ses paysages, nous les éprouvons, raison pour laquelle, le public des années 1910 les redoutaient. Arthur Roessler (critique d’art, collectionneur, découvreur et premier défenseur de Schiele) en 1912 nous rapporte que selon eux, Schiele aurait « le pouvoir de retourner comme un gant l’âme humaine » et révélerait au grand jour ce que nous nous empressons tant de cacher. 
Dans cette ville berceau de la psychanalyse, difficile pour un artiste impliqué dans une quête de la vérité comme Schiele de faire abstraction des nombreux questionnements qui sont alors soulevés. 

  Petit arbre à la fin de l’automne est réalisé en 1911. Cette forme hémisphérique à l’image de ce qu’est, ce que devrait être ou encore ce que devrait redevenir la nature est une forme naturellement et iconographiquement adaptée à un espace d’où jailli un élément vivant. 
La violence des coups de pinceau glace l’atmosphère et offre une sensation d’agitation, peut-être la présence d’un vent glacial, mais lumineux, ou bien un éclair. L’arbre, élément central du tableau, semble s’élever avec difficulté, et se constitue de formes tantôt géométriques, tantôt organiques.
Cet arbre souffre-t-il ? A-t-il conscience de sa fragilité ? 
Faisons le lien avec le peuple viennois. A-t-il seulement conscience de sa vulnérabilité face à l’arrivée imminente de la guerre, annoncée par le climat étouffant qui s’installe ? Schiele quant à lui semble l’avoir compris. 

  L’automne, cette saison à l’équilibre entre douceur de l’air et violence du vent, permet à Schiele d’exprimer les contradictions qui luttent et qui s’opposent en l’être humain.

  Cette oeuvre, réalisée en 1912, ayant pour titre Arbre d’automne agité par le vent est composée d’un seul plan. Notons l’absence de profondeur : les limites de l’abstraction sont ici atteintes. Les notions d’espace et de temps disparaissent. 
Ces éléments cellulaires, organiques, nerveux, composent cette oeuvre qui, sans son titre, ne ferait probablement pas sens. Les réseaux irradient et fragmentent la composition qui propose un univers aride dans lequel l’homme ne semble pas avoir sa place. 
Le tronc chétif de l’arbre n’est pas placé au centre de la composition. La courbe, irrégulière, crée pourtant une sorte d’équilibre et compense avec le tronc qui est décentré. Chacun des rameaux constitue une cellule qui accentue la dimension biologique de l’oeuvre. 
  Schiele utilise le fragment pour constituer l’ensemble.
   Dans cette oeuvre de 1913, Soleil d’automne I (Lever de soleil), le chemin perspectif construit par les rayons lumineux émanant du soleil crée une sensation d’absorption et de profondeur. 
Difficile de ne pas discerner l’influence japonisante indirecte (Cf. Amandier en fleurs, Vincent van Gogh, 1890, huile sur toile, 74 x 92 cm, Musée Van Gogh, Amsterdam) qui frappe la facture de Schiele. 

  Ce traitement presque filigraneux des branches évoque probablement un monde que l’Homme ne verra bientôt plus. La peinture de Schiele n’a pas pour finalité de révéler un message chargé d’espoir, de plus, durant sa courte incarcération en mai 1912 il écrit qu’il pressent le déclin, ce sur quoi il reviendra après la déclaration de la Guerre. Propose-t-il un arrêt sur image d’une nature envahie par l’Homme ?
  Schiele structure horizontalement et verticalement une oeuvre qui a presque un côté éphémère en elle. Son génie le pousse à offrir à notre regard cette composition d’une grande profondeur, créée à l’aide d’un dégradé blanc pastel nacré qui s’inscrit dans la thématique de l’automne. Les flots, l’air et le ciel sont discernables à l’aide d’une maîtrise de sa part permettant de créer cette impression tridimensionnelle.
  La colline, stylisée, à l’image d’un dessin d’enfant, offre un lieu d’enracinement à ces arbres minces, fleuris et légers qui viennent épouser, et prolonger le cadre de la toile. L’arbre c’est l’Homme, impuissant, faible, qui se laisse mener par l’air du temps. 

  Les paysages d’automne de Schiele ne portent en eux ni paix, ni signe de stabilité. L’artiste puise son énergie, son réalisme et sa force picturale dans la vie, la mort, la croissance et le déclin.

  Ce Soleil couchant de 1913 présente des touches de lumière qui témoignent de l’intérêt que Schiele porte au travail de son maître Klimt. Intérêt également notable en vue du traitement de la partie inférieure, terrestre, qui se compose de parcelles juxtaposées créant un motif presque textile.
  Cette habitude que Schiele a, héritée des artistes sécessionnistes, consistant à prolonger hors du cadre sensible ses éléments, nous invite, nous plonge dans ce cadre pictural qui tend à s’étendre. 
Cette composition horizontale tripartite voit en son centre un soleil couchant presque translucide. Ce soleil semble avoir été traité en premier. Comment peut-il être si lumineux et sembler pourtant si anecdotique en vue de son traitement pictural vaporeux ?
Chacun des autres éléments semblent se superposer jusqu’à venir au plus près du spectateur ce qui crée un espace d’une grande profondeur. 
  Le ciel, l’eau et les amas rocheux sont réalisés à l’aide des mêmes couleurs, cependant, chacun de ces éléments se distingue et propose un équilibre notamment en vue des masses qu’il représente. Schiele incite le spectateur à se demander où est sa place et quelle est-elle, à la manière de ces masses qui cohabitent et s’équilibrent.
La gamme des couleurs utilisées est très symboliste et l’oeuvre de Schiele se rapproche d’une estampe japonaise. 


  Cette nature n’est pas célébrée dans le travail de Schiele. Nous sommes face à une métaphore de sa vision pessimiste de la condition humaine : l’arbre porte en lui les traces d’une lutte contre le temps, de même que l’Homme voit son corps devenir le témoin des années qui passent. L’Homme pessimiste, qui va à l’encontre de lui même, est mis face à un essai d’introspection, il est mené à la réflexion. Nous sommes confrontés à accepter les jours de gloire révolus. Ces oeuvres expressionnistes, d’une subjectivité et d’une force monumentales, présentent de véritables portraits d’organismes vivants à l’aide de sa palette composée des couleurs de « l’amour, de l’extase, de la mort ». 
  La notion de fragilité est récurrente dans ses paysages d’automne. Ils témoignent bien de la difficulté qu’a l’Homme à accepter son destin, et de sa faiblesse à ne pas tenter de l’améliorer. 


Sources

GAILLEMIN Jean-Louis, Egon Schiele: Narcisse écorché, Gallimard, Paris, 2005

LÉVÊQUE Jean-Jacques, Gustav Klimt, Oskar Kokoschka, Egon Schiele, Courbevoie, Paris, 2005

MALAFARINA Gianfranco, Toute l’oeuvre peinte de Schiele, Flammarion, Paris, 1983 

MITSCH Erwin, Egon Schiele, Phaidon, Paris, 2006

VALLÈS-BLED Maïthé (dir.) Peintres de Vienne, de la sécession à l’expressionnisme, catalogue de l’exposition qui s’est tenue du 3 juillet au 3 novembre 2002, Musée Municipal Fleury (Lodève), Mazzotta, Milan, 2002

WHITFORD Frank, Egon Schiele, Thames & Hudson, Paris, 1995

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